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Modifier ses pensées
Pour
bien comprendre ce qui se passe dans notre cerveau, il est utile
de rappeler que nous ne sommes pas passifs par rapport aux informations
provenant de notre environnement. Face aux milliers de données
qui nous parviennent (en termes de bruits, de mots, d'attitudes,
de regards, d'odeurs,...), nous opérons
une sélection. La
théorie du traitement de l'information ou la phénoménologie
ont bien mis en évidence le fait que nous ne retenons ou
prenons en considération qu'une infime quantité de
l'information disponible. Comment le filtre est-il opéré ?
Sur quoi notre cerveau se base-t-il pour s'intéresser à
une information plutôt qu'une autre ? Telle est la question.
| "Ce
qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les
opinions qu'ils en ont." [Epictète] |
A cet
égard, il convient de distinguer les "pensées
automatiques", celles qui nous assaillent spontanément,
des "pensées contrôlées", qui sont
guidées par un raisonnement. Les unes et les autres correspondent
à des zones différentes de notre cerveau. Les pensées
automatiques sont utiles pour déclencher des réactions
rapides ou se laisser guider par son imagination. Cependant, elles
ne sont pas toujours fondées. Nous acceptons parfois un peu
trop facilement les hypothèses que notre cerveau formule
sous la forme de croyances spontanées.
Le
schéma de pensée des personnes timides
Typiquement,
les personnes timides sont assaillies par des pensées automatiques
catastrophistes qui
focalisent toute leur attention sur des éléments angoissants.
Les pensées
s'articulent autour de trois moments :
- Les
pensées anticipatives
Les timides ont tendance à s'imaginer le pire par rapport
à une situation à venir. Jusqu'à en ressentir
des symptômes d'anxiété avant même que
ne se produise l'événement redouté. "Je
ne connais personne", "Je ne saurai pas quoi dire",
"Ces soirées mondaines, ce n'est pas mon truc",
"Je vais encore rougir", "Quand elle va voir mon
vrai visage, elle sera déçue", "Si je
l'invite à danser, je risque de me prendre un rateau devant
tous mes amis et je passerai pour un looser", "Si
je fais cette remarque à mon patron, il va m'en vouloir
et notre relation sera brisée de manière irréversible",
"Si je quitte la réunion maintenant, ils vont me trouver
impoli",... Ce faisant, le timide se donne tous les arguments
pour mettre en place une stratégie d'évitement,
ou pour tomber droit dans le piège qu'il s'est lui-même
dessiné (phénomène des prédictions
autoréalisées).
- Les
pensées qui surgissent en situation de stress
Une fois la situation venue, en présence des autres, le
timide se focalisera à tel point sur le danger perçu
(souvent irrationnel) qu'il en sera déboussolé.
"Ca y est, mes mains sont moites. Je vais encore perdre tous
mes moyens", "Tu vois, j'avais raison, voilà
que je me mets à trembler maintenant", "Ils ont
tous perçu mon malaise. Ils vont penser que je leur cache
quelque chose", "Mince, un blanc dans la conversation.
Elle va vraiment me trouver ennuyeux", "Il n'arrête
pas de me regarder. C'est que je dois avoir quelque chose de bizarre",
"Il ne pose jamais les yeux sur moi, c'est que je dois être
inintéressante", "Qu'est-ce qu'il s'exprime bien
celui-là, ça va être dur de prendre la parole
après lui",...
- Les
pensées produites après un épisode d'intimidation
Suite à une situation intimidante, plutôt que de
se remémorer les choses qui se sont bien passées,
le timide va se braquer sur les quelques moments de malaise qu'il
aura vécus intensément. Avec une tendance à
se dévaloriser et à ruminer. "J'aurais dû
exprimer ce point de vue. Finalement quelqu'un d'autre l'a fait
à ma place et en a été félicité",
"Qu'est-ce que j'ai été gauche ! Je n'oserai
plus jamais le regarder en face", "Ca y est, je suis
grillé, catalogué", "Ils ont tous repéré
que je viens d'une famille modeste, que je ne fais pas partie
de leur monde", "Je suis nul. Et ça ne fait que
s'empirer", "Bon sang, si je pouvais guérir de
ma timidité d'un coup de baguette magique, mais il n'y
a rien à faire", "Mon père était
un grand timide, je sais de qui je tiens",...
| "Tout
inconnu l'intimide, d'abord parce qu'il se le représente
presque toujours comme plus ou moins hostile, ensuite parce
qu'il lui attribue volontiers une supériorité
toute gratuite. Partout, il croit voir du dédain, de
l'antipathie, de l'ironie ; comment ne serait-il pas défiant,
mal à l'aise ?" [P.Cl. Jagot] |
Le
canevas proposé par Christophe André résume
parfaitement bien les principales erreurs d'interprétation
commises par les timides :
- L'inférence
arbitraire : on tire des conclusions sans
la moindre preuve (par exemple : "il va me le reprocher"
ou "il a perçu mon malaise" ne sont que des interprétations,
pas des faits).
- La
focalisation :
toute l'attention est monopolisée par la crainte de faire
mauvaise impression ; peu de disponibilité est accordée
à l'écoute ou l'observation de l'environnement extérieur.
- L'autoresponsabilisation :
on s'attribue la responsabilité de quelque chose (par exemple :
"c'est parce que je ne suis pas belle qu'il ne me regarde
pas"). A nouveau, sans preuve.
- La
généralisation
: on fait d'un cas une généralité (par exemple,
suite à un échec sentimental, vous penserez :
"aucune fille ne veut sortir avec moi").
- La
pensée en tout ou rien :
on adopte des jugements sans nuances (alors que nous pourrions
relativiser : "oui, en l'invitant à danser je
risque d'essuyer un revers, mais ce n'est pas pour cela que je
passerai totalement pour un looser aux yeux de mes
copains ; au moins j'aurai eu le courage d'essayer").
- La
maximalisation du négatif et la minimisation du positif :
on reste obnubilé
par les éléments négatifs au point d'en oublier
les éléments positifs (par exemple, lors d'une soirée
d'anniversaire, penser que nous ne comptons pas aux yeux d'une
personne jusqu'à en oublier qu'elle nous a invité).
Quelques
vérités à rappeler aux timides
"La
perfection n'existe pas"
Chaque individu, même brillant sous certains angles, possède
ses faiblesses et obsessions parfois surprenantes. Nos imperfections
donnent du charme à la vie. Y compris la timidité.
Ce n'est pas grave de se planter, de dire une bêtise, d'avoir
une tache sur son veston. Nous sommes humains. Nous avons droit
à l'erreur. Par exemple : "Tourner sept fois sa
langue dans sa bouche avant de parler" est un très mauvais
conseil à donner aux timides, trop précautionneux
par nature.
"J'arrête
de présumer ce que les autres pensent"
Ne devançons pas le jugement des autres. N'anticipons pas
sur leurs réactions. Vais-je le déranger ?
Vais-je le choquer ? Vais-je lui faire plaisir ? Nous
n'en savons rien tant que nous ne le demandons pas explicitement.
La plupart des gens réagiront fort bien à une critique
ou à une demande correctement formulée.
"J'arrête
de me mentir à moi-même"
Arrêtons de jouer les autruches. Est-ce vraiment parce que
j'ai trop de travail que je décline cette invitation ?
Est-ce vraiment par désintéressement que je me refuse
à demander une augmentation ? Est-ce vraiment par gentillesse
que je laisse ce fumeur m'incommoder ? Est-ce vraiment parce
que cette femme est trop snob à mon goût que je ne
lui adresse pas la parole ? Ne nous donnons plus d'excuses
pour fuir le contact.
"Les
critiques sont des cadeaux"
Rien de plus précieux qu'une critique franche et respectueuse.
Cela nous permet de ne pas nous mentir, de nous améliorer
et de nous faire une juste idée de ce que les autres pensent.
Les critiques contiennent des informations qui nous font progresser.
"Mieux
vaut des remords que des regrets"
Mieux vaut avoir vécu que d'être passé à
côté. Dans tous les domaines, professionnel, sentimental,
il faut tenter sa chance, et la retenter encore. Exprimer ses demandes
sans souffrir d'un refus. Exprimer ses critiques sans crainte d'un
rejet. De nombreuses études sur le bonheur ou la réussite
indiquent que les personnes qui prennent des risques et considèrent
l'échec comme une expérience mettent le plus de chances
de leur côté.
"Je
suis la personne la plus importante dans ma vie"
La seule personne avec laquelle vous êtes sûr de devoir
composer toute votre vie, c'est vous-même. Tout le monde
veut que tout le monde l'aime, mais personne n'aime tout le monde,
dit la chanson. Par contre, être en accord avec soi-même
reste une priorité absolue. Vous avez tout à fait
le droit de vous faire du bien. Accepter un compliment et le plaisir
qu'il procure. Accepter vos envies, vos ambitions. Vous délivrer
du souci de ce que pensent les autres. Cultiver l'indépendance
(pas incompatible avec la sociabilité). Vous soucier de votre
être, pas de votre paraître.
"Je
porte mon attention sur les autres"
En portant votre attention directement sur les autres (et non sur
vos interprétations et anticipations internes de ce que pensent
les autres), vous cessez de focaliser sur votre angoisse. Observez
leurs hésitations, leurs emportements, leurs humeurs. Vous
constaterez qu'ils ne sont pas forcément plus à l'aise
que vous. Analysez la situation le plus objectivement possible :
Quel mobile anime vos interlocuteurs ? De quoi par conséquent
sont-ils préoccupés ? En quoi votre présence
ou votre rôle les importent ? Pourquoi êtes-vous
là ? Qu'est-ce que vous risquez dans le pire des cas ?
Que pèse cette rencontre à côté des objectifs
les plus importants de votre existence ?
"J'évite
de tomber dans l'idolâtrie"
Même ce grand patron d'une entreprise multinationale fait
ses petits besoins tous les jours, comme vous et moi. Même
cette fille superbe sera touchée par vos compliments sincères.
Quant à vous, pas de complexe. Ce n'est pas parce que vous
êtes un peu gros, un peu petit, le nez un peu de travers ou
le cheveu sur la langue que vous perdez toutes vos chances d'être
aimé. C'est l'image que vous vous en faites plus que la chose
elle-même qui crée le handicap. Est-ce parce que vous
n'avez pas fait d'études que vous perdez le droit à
donner votre avis dans une discussion ? Pensez-vous que les
doctorants expriment toujours des idées transcendantes dans
tous les domaines ?
Comment
modifier ses pensées
En
pratique, les thérapies cognitives
vont s'attacher à :
- Identifier
les situations problématiques
et leur degré d'anxiété
(Parler en public, rencontrer un inconnu, exprimer une critique,...)
- Identifier
les pensées automatiques
(Dans telle situation, j'ai tendance à penser cela)
- Remettre
les pensées automatiques en question
(Inspirez-vous des six failles d'interprétation, reprises
ci-dessus)
- Les
remplacer par des pensées
alternatives
(Plus positives et plus réalistes)
Par
exemple, à la pensée automatique "Il ne me regarde
pas parce que je ne suis pas belle", on pourrait imaginer de
nombreuses explications alternatives : "Il ne m'a peut-être
pas vue", "Il est peut-être timide lui aussi",
"Il est peut-être préoccupé par tout autre
chose",...
Pour
un travail complet, nous vous invitons à prendre en compte
trois types de cognitions :
- Les
cognitions sur soi
- Les
cognitions sur ce que les autres peuvent penser
- Les
cognitions sur ce que les autres risquent de faire
Pour
en savoir plus...
ANDRÉ
Christophe et LÉGERON Patrick, La peur des autres —
Trac, timidité et phobie sociale, Editions Odile Jacob,
Paris, (1995) 2003, pp. 245-260.
ANDRÉ
Christophe, La timidité, Que sais-je ?, Presses
Universitaires de France, Paris, 1997, pp. 109-124.
CRAWFORD
Lynne & TAYLOR Linda, La timidité, J'ai Lu,
1997, traduit en 2000, pp. 53-61 ; 81-83.
JAGOT
Paul-Clément, La timidité vaincue. Devenez assuré,
ferme, audacieux et confiant en vos possibilités, Collection
"Savoir pour réussir", Editions Dangles, Saint-Jean-De-Braye,
1993, pp.83-94.
MACQUERON
Gérard et ROY Stéphane, La timidité
— Comment la surmonter, Odile Jacob, Paris, 2004,
pp. 116-117 ; 159-189.
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